« Le désavantagé » – nouvelle littéraire pour la Saint-Valentin

DSCN0746Il y a quelques années, j’avais écrit cette courte histoire pour participer à un concours littéraire. Je vous l’offre comme cadeau de Saint-Valentin, cette année! Parce qu’un jour, une personne que je n’admirais pas particulièrement me racontait l’affection que lui portait quelqu’un d’autre, et j’ai alors compris l’expression que me disait ma propre grand-mère: «à chaque torchon, sa guenille»… Par la suite, je n’ai cessé de constater la véracité du fait que tout le monde pouvait trouver un partenaire d’amour mutuel, et je ne peux qu’encourager tout à fait sincèrement mes nombreux amis en recherche qui n’ont simplement pas encore trouvé l’amour de leur vie!

Bonne Saint-Valentin! Et que cette fête célèbre l’universalité de l’amour!

 

Le désavantagé

            La vie ne l’avait vraiment pas avantagé.  Il avait un gros nez, trop haut dans le visage et plutôt déformé. Son menton était trop reculé pour ses dents anormalement avancées. Ses yeux étaient trop grands, ses oreilles, décollées et ses cheveux, raides et gras; son front était large et dégarni avant l’âge, et son teint, blême comme un drap. Sa mère était obèse et son père était nain. Il avait aussi une petite sœur; elle était intellectuellement attardée et désagréable à regarder.

La vie ne l’avait vraiment pas avantagé, mais malgré tout, sa grand-mère paternelle lui avait toujours répété que « tout torchon a sa guenille ». Ses parents s’étaient bien trouvés, eux. Alors un jour, Trévor partit à la recherche de la « douce moitié » qui lui était destinée.

Sac au dos, souliers aux pieds, le jeune homme partit à l’aventure. Il se trouvait à cette époque de la vie où les vacances scolaires ouvrent aux rêveurs une multitude de possibilités. En route sur la route des grands chemins qui cheminent à travers le pays – et le monde –, il se mit à se chercher un petit boulot, passant de village en village et campant le plus souvent dans des champs aux abords de son parcours.

Il rencontra Julia dans un restaurant, un petit casse-croûte, où elle était serveuse. Très polie, qu’elle était. Sortant tous les attraits de charme que la nature avait bien daigné lui attribuer, il lui fit la cour, la complimenta joliment et tourna bien ses phrases pour paraître galant et amusant. Elle lui apporta son repas, lui sourit tout au long des courtes conversations de son service à sa table, et elle lui apporta l’addition.

– Un dîner à manger tous les deux, ça vous dirait ? proposa Trévor doucement.

– Bien sincèrement, je n’en verrais pas l’intérêt, trancha Julia qui n’avait fait que son travail de serveuse gentiment.

Comme un poids lourd lui tombant au cœur, voilà ce que ce fut pour le voyageur. Il sortit du restaurant, déprimé. Il se coucha tôt et s’endormit tard. Et il se réveilla de bonne humeur en se rappelant que chaque torchon avait sa guenille, quelque part.

C’étaient les filles gentilles qui plaisaient à Trévor. Plus loin sur son chemin, Marie-Sophie lui sembla tel un ange. Assise pour attendre l’autobus, elle lisait un roman, histoire d’une enquête trépidante. Dès qu’il l’eût saluée, il eut droit à son sourire amusé. Dents jaunes, visage émacié, elle n’était pas d’une grande beauté ; pourtant, son cœur bon et joyeux lui donnait un attrait des plus prestigieux. Trévor crut qu’il lui fallait charmer cette fille ou mourir. Mais le soir même, à contre-cœur, il dut bien changer ses rêves et viser ailleurs : Marie-Sophie n’était pas fille facile et l’approche du prétendant l’avait plutôt fait fuir. De toute façon, son cœur était déjà pris et c’était pour rejoindre son fiancé qu’elle attendait d’être partie.

Voyageant toujours plus loin, s’aventurant sur le chemin, suivant ses pas jour après jour, pas à pas, encore et toujours, le jeune homme ne cessait d’être ébloui de tant de filles rencontrées qui le faisaient tomber amoureux, émerveillé. En un instant, chaque fois, c’en était fini : il était ivre d’amour, éperdument épris! Mais chaque fois, il était éconduit.

Quand enfin, il se trouva un emploi pour ce qui restait de l’été, il se décida à s’installer à cet endroit, de toute façon fatigué. Et il se rappela ce que lui avait un jour dit sa grand-mère maternelle : « C’est de l’amour même que tu es amoureux, mon petit gars! » Sans doute, c’était vrai. Il ne parvenait jamais à se convaincre de ne pas offrir son cœur à la première venue. Mais sa guenille à lui, où était-elle?

Dans le petit hôtel, il lavait les planchers, nettoyait les toilettes, ramassait les déchets et réparait les bris des robinets, il changeait les ampoules et débarrait la porte de la piscine le matin, il la barrait à nouveau le soir et s’assurait que tout le monde fût satisfait. Et il était logé pour pas très cher.

L’interdiction était formelle : les clientes ne pouvaient pas être des amoureuses potentielles. Sans motivation, il travaillait tout le jour, et le soir, marchant dans les rues, il n’osait plus aborder quiconque par amour. Il avait perdu, semblait-il, l’assurance que la nature avait bien voulu, jadis, lui attribuer. Pourtant, il le savait : chaque torchon avait bien, quelque part, sa guenille à trouver.

Quand il croisa Rébecca, elle pleurait. Assise dans un coin sombre, discrète, près de la rivière, à deux pas du petit pont. Il hésita à l’approcher et finit par l’aborder.

– Jolie demoiselle, d’où vous vient un tel chagrin ?

Surprise, gênée, les joues tout mouillées, elle ne sut que répondre. Ses larmes ne firent que redoubler.

Touché, ému même, Trévor l’approcha et l’entoura de son bras. L’inconnue ne se fit pas prier pour user de l’épaule qui lui était offerte; le réconfort d’une âme charitable sait réchauffer certains cœurs mieux que le soleil ne chauffe la peau en été, et le cœur de Rébecca était de ces cœurs-là.

La nuit coulant au clair de lune, la belle finit par se consoler un peu, et sous les étoiles brillant dans le ciel partiellement ennuagé, elle raconta à son nouvel ami les soucis qui noircissaient sa vie. Elle était enceinte et abandonnée.

À travers cet épisode, cette rencontre imprévue, Trévor le vit bien : il avait changé, au cours de ses périples, s’était transformé. Et Rébecca, il ne l’avait pas approchée en convoitant son amour, mais simplement en voulant son bien, pour la consoler. « La pauvre », se disait-il secrètement alors qu’elle expliquait sa tristesse. « La vie ne l’a vraiment pas avantagée. » Son apparence convenait certes fort bien aux critères esthétiques de la société et sa vie, sans être extraordinairement heureuse, n’était pas non plus tragique; mais ce qui frappait Trévor, c’était le peu de penchant naturel vers la joie qui pouvait habiter la jeune fille. Elle n’avait pas appris, lui semblait-il, à prendre le bon parti des événements, à voir positivement.

Par la suite, jour après jour, ils se revirent souvent, marchant et discutant ensemble. Il la rassurait et la rendait heureuse, et lui, ça le motivait à vivre ses journées de travail et à continuer son quotidien dans ce petit coin du monde.

Son ventre à elle grossit un peu au cours des semaines, mais ce qui, réellement, prit de l’expansion en elle, ce fut son attrait pour ce jeune homme qui lui avait redonné goût à la vie.

Trévor aimait beaucoup Rébecca. Il l’aimait d’une manière différente à tout amour qu’il avait pu ressentir auparavant. Il avait pour elle une profonde amitié. Cela semblait aller de soi, mais il fut tout de même surpris, quand, un soir, elle l’embrassa. Il était surpris d’une heureuse surprise. D’une fort heureuse surprise.

Rébecca le trouvait beau, de plus en plus beau. Lui, il l’aimait pour ce qu’elle était vraiment. Ils se mirent à se fréquenter sérieusement; une belle et douce histoire d’amour se vivait entre eux. Trévor choisit de s’installer dans cette ville-là, et quelques mois plus tard, un bébé vint transformer la vie des amoureux, les confortant dans leur goût de rester ensemble pour bien longtemps.

Par un bel après-midi d’automne, Trévor posa un genou par terre, baisa la main de Rébecca et lui demanda que leur amour soit pour toujours. Rébecca, le cœur explosant de joie, ne sut que pleurer, et quand il l’embrassa, ses larmes ne firent que redoubler.

Trévor avait plutôt été bien avantagé par la vie, finalement. Il avait ce caractère fort et positif qui l’avait mené jusqu’à sa « guenille ». Quel torchon heureux il était! Ce que j’en sais surtout, c’est que l’histoire s’est continuée, encore et encore, à travers la fidélité de leur amour qui valait toutes les peines possibles. D’autres enfants se sont pointé le bout du nez, des enfants qui avaient le sang de Trévor dans les veines, cette fois.

Pour ma part, j’ai vécu une partie de ce récit à partir des entrailles de ma mère. Puis, je suis né. Avec le visage délicat de ma mère et les jolis yeux de mon géniteur. Mais mon caractère plein d’humour et de bonne humeur, c’est au père qui m’a élevé que je le dois, celui que la vie n’avait pas vraiment avantagé, mais qui a vraiment su tirer avantage de la vie.

Fin

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